Une petite ville nazie ( résumé du livre de W.S. Allen – 1965 )

Préface d’Alfred Grosser

Wie konnte es geschehen ? « Comment cela a-t-il pu arriver ? William Allen n’étudie qu ‘une seule petite ville, Thalburg, en réalité Northeim, afin de mieux comprendre l’Allemagne des années 30 dans son ensemble. Après 1929, le nombre de chômeurs passe de 1,8 millions à 5 millions en 1933, le NSDAP, le parti d’Hitler de cent mille membres en 1928 à un million quatre cent mille en 1933. On est tenté de croire que le parti a surtout mobilisé les victimes de la crise, alors qu’il a surtout progressé dans les classes moyennes, ceux qui se sont sentis menacés par la crise, le développement de l’économie moderne et la prolétarisation. Elle a aussi progressé parmi ceux qui ont une revanche à prendre contre la société bourgeoise qui les rejette. Une des causes du succès est un double discours : à la bourgeoisie qu’on dira défendre contre le désordre, aux victimes de la hiérarchie sociale auxquelles on promet la justice.

Mort de la démocratie
( Janvier 1930 à janvier 1933 )

I – Le décor

Ville de dix mille habitants à majorité protestante. Capitale du comté depuis 1886, des bureaux gouvernementaux s’installent. La ville devint un important centre ferroviaire, on y construisit des ateliers et des petites usines, la classe ouvrière prit une certaine extension. En 1918, une révolution dirigée par la classe ouvrière détrône l’empereur et établit une république démocratique, la République de Weimar.

La ville devint bientôt un des sièges important de la virulente organisation de droite Jung Deutsch Orden. En 1922, elle organise la représentation d’un drame nationaliste à laquelle les socialistes s’opposent. Les deux camps s’affrontent à coups de pavés et de bouteilles de bière. En 1925, à Thalburg, lors de l’élection présidentielle, le candidat socialiste obtint 2080 voix, Hindenburg, qui représentait la droite, en obtint 3375, un candidat communiste, 19.

II – Anatomie de la ville

Un tiers de ses sept mille adultes travaille pour le gouvernement, la plus grande partie dans les chemins de fer. Un cinquième composé de veuves et de retraités. La moitié des habitants avait des revenus fixes, la stabilité de l’emploi et une certaine dépendance à l’égard de l’Etat étaient donc chose commune. En 1930, la crise venait de commencer et ses effets se faisaient à peine sentir à Thalburg. Seulement 329 chômeurs. L’industrie ne jouait qu’un rôle peu important, les artisans et détaillants dominaient la vie commerciale de la ville. 37 % de manœuvres et O.S., 32 % représentant la petite bourgeoisie ( employé de bureau, fermiers ), 27 % la bourgeoisie moyenne ( artisans, fonctionnaires et commerçants ), 4 % la grande bourgeoisie ( patrons et professions libérales ). Thalburg avait une « petite bourgeoisie » extrêmement forte, la matière brute à partir de laquelle Hitler a fabriqué son mouvement. Les ouvriers avaient leur parti, le SPD, dont l’organisation est complexe, composé d’un certains nombres d’organismes différents, associations et comités rattachés. Le parti fournit une idéologie commune : la fidélité à la démocratie.

La cohésion sociale pour ceux qui n’étaient ni ouvriers ni socialistes étaient assurée par les clubs – 161 clubs différents – qui portaient, presque tous, une étiquette sociale. Thalburg comptait un nombre étonnant d’organisations militaristes et nationalistes, rien d’extraordinaire pour la région et l’époque, les organisations de droite dominaient la vie sociale des classes moyennes. Défilés militaires, soirées et représentations théâtrales stimulèrent la ferveur des gens de Thalburg et contribuèrent à maintenir la popularité du militarisme. Clubs de tirs, associations musicales ou sportives, autant de bastions aux contours bien définis suivant les différentes classes de la société. Seule l’école publique aplanissait toutes ces divisions internes. Les oppositions de classe dans presque toutes les activités finissent par se traduire sur le plan politique et, quand les conditions économiques commencent à se détériorer, ce fut la voie ouverte à l’extrémisme et à la ruine de l’esprit démocratique.

III – Les nazis entrent en scène ( printemps & été 1930 )

Ce fut la crise ou plus précisément la crainte de ses conséquences éventuelles qui contribua le plus à pousser les gens de Thalburg vers l’extrémisme. Certains ouvriers perdirent leur travail. Pourtant, le milieu ouvrier continue à soutenir le statu quo pendant que les classes moyennes se tournaient vers la révolution. En fait, les classes moyennes étaient épargnées. Les commerçants ne perdirent qu’une partie de leur clientèle, les fonctionnaires conservent leur emploi moyennant une baisse de salaire, les artisans trouvent du travail. Mais la crise engendre la peur. Les nazis commencent, dans cette situation, à faire entendre leur voix. En 1928, aux élections nationales, le NSDAP obtient 123 voix, 2,33 %. Aux élections locales, l’année suivante, seulement 213 voix sur 5133.

A partir de 1930, le NSDAP tint une réunion tous les quinze jours. Sur les affiches, on pouvait lire : « le travailleur allemand est l’esclave des gros capitalistes internationaux » ou « sauvegarde des classes moyennes dans l’Etat national-socialiste ».

Pour le Thalbourgeois moyen, les nazis apparaissaient comme des gens énergiques, jeunes et dévoués à leur cause. Le SPD, parti non révolutionnaire mais marxiste en rhétorique était associé aux prolétaires, aux travailleurs crasseux, aux chômeurs agités. C’était un aspect de la pensée bourgeoise que les nazis avaient fort bien compris. Le NSDAP et le SPD annoncent une réunion le même jour, le 27 avril, l’un dans la grande salle du « Tivoli », l’autre dans la salle du Marché aux bestiaux. Dans la semaine où furent annoncées les manifestations, il y eut deux explosions de violence à Thalburg. La police interdit les deux réunions mais les nazis annoncèrent que leur manifestation aurait bien lieu comme prévu mais dans une ville toute proche. Deux mille personnes venues de tout le district, huit cents hommes des « sections d’assaut », les SA, défilèrent. Un impressionnant témoignage de la place prise par les idées nazies. Des camions de manifestants passèrent dans Thalburg lançant des tracts, la première page dans la presse locale, les Thalbourgeois étaient puissamment impressionnés par leur importance et leur détermination. En réaction, la Fête du travail fut célébrée avec un éclat particulier en 1930. Des ouvriers de tous les secteurs vinrent défiler en rangs serrés mais sans la pompe nécessaire pour impressionner le public. Durant l’été, réunions et meetings se succèdent rendant l’atmosphère politique tendue à Thalburg.

Après une campagne dont les derniers jours furent mouvementés, les Thalbourgeois se rendirent aux urnes le 14 septembre 1930 pour la première fois depuis le début de la crise économique. Les nazis obtiennent maintenant 1742 voix ( 28 % du corps électoral ), le SPD progresse un peu avec 2246 voix, le DNVP ( parti conservateur ) 788 voix. Mais il y eut 805 « nouveaux votants » et divers partis secondaires perdirent plus de mille voix, ce fut là que les nazis recrutèrent des partisans. Le NSDAP compte désormais 107 sièges au Reichstag au lieu de 12. Plus d’un quart de la population adulte plaçait maintenant ses espoirs en Adolf Hitler. Les partisans de solutions radicales, les extrémistes, les avocats de la dictature étaient arrivés en force.

IV – Exploitation de la victoire ( automne & hiver 1930–31 )

Aux nombreux meetings ou rassemblements nazis, les socialistes répondaient par autant de réunions, sous tensions, à l’image d’un de ces meetings nazis qui attira plus de mille cinq cents personnes. Malgré la présence d’un fort contingent de SA, l’atmosphère devint tendue quand une bande d’hommes du Reichsbanner, la milice socialiste, entrèrent dans la salle, portant drapeaux, et se mirent à poser des questions embarrassantes à l’orateur, s’étendant en particulier sur le fait qu’il n’abordait pas le sujet annoncé ( la fonction publique et le national-socialisme ). A en croire le « Thalburger » du lendemain, « un grand tumulte s’ensuivit et l’ordre ne fut maintenu que grâce au calme des dirigeants des deux partis ».

Vers la fin de février 1931, les socialistes avaient certainement l’impression d’avoir su relever le défi nazi. L’arrogance des SA s’était heurtée à l’esprit militaire du Reichsbanner. Mais, au cours des six mois qui avaient suivi les élections de septembre, l’atmosphère générale s’était singulièrement modifiée. La politique y avait pris une place considérable ; Les rassemblements monstres, les manifestations, les échauffourées dans les rues remplaçaient désormais l’attitude sommeillante et provinciale de la ville.

Dans la course à l’extrémisme avec les nazis, le SPD ne pouvait espérer gagner contre la brutalité systématique de son adversaire. Chaque phase nouvelle de cette course ajoutait à l’inquiétude des classes moyennes de Thalburg, les rendant plus vulnérables aux appels des extrémistes.

V – Union des partisans de l’autorité ( printemps & été 1931 )

« La propagande nazie consiste uniquement et perpétuellement à faire appel à ce qu’il y a de plus bas en l’homme » Dr Kurt Schumacher ( SPD ) – Discours au Reichstag, 23 février 1932.

Du point de vue socialiste, il semblait qu’il n’y eut pas grand-chose à gagner dans une alliance avec les classes moyennes. Pourquoi le SPD ferait-il appel aux classes moyennes et courrait-il le risque de perdre son appui le plus fidèle, celui que lui apportaient les travailleurs ? Si le SPD relâchait son extrémisme traditionnelle, les communistes en profiteraient pour attirer les membres dissidents. Pour ces raisons, ni les socialistes ni les classes moyennes modérées ne travaillèrent à un rapprochement. Thalburg avait en permanence une majorité de droite et le SPD se sentait souvent opprimée par elle. Après 1930, surtout, les éléments bourgeois semblèrent décidés à affaiblir le SPD et prêts à soutenir les nazis pour y arriver. Pour concurrencer les nazis, il n’aurait pas fallu s’en tenir à une opposition aveugle mais lancer un contre-programme suffisamment séduisant pour réveiller dans les cœurs de la bourgeoisie le genre d’espoir que les nazis étaient en train d’y faire naître. Ainsi les sociaux-démocrates ne représentèrent-ils jamais, malgré leurs efforts, un élément d’opposition efficace contre le NSDAP.

Le bastion de la démocratie, dans l’Allemagne de Weimar, était l’Etat prussien qui représentait les trois cinquièmes de la population allemande. La Prusse était gouvernée par une coalition Centre catholique qui tirait sa force des provinces rhénanes catholiques et du SPD. Tant que cette coalition SPD-Centre dirigeait le gouvernement de la Prusse, la démocratie était en sécurité. Ce furent les nazis qui lancèrent l’idée d’une pétition pour organiser un referendum – la constitution de Weimar le prévoyait – afin d’obtenir la dissolution du parlement prussien. Les communistes s’empressèrent de les soutenir. Les nationalistes, le parti hanovrien et le Parti du Peuple promirent également leur aide. Les socialistes étaient inquiets de cette campagne parce qu’ils craignaient les manœuvres d’intimidation de la part des nazis. L’électeur voyait arriver à sa porte un SA à qui il devait dire ouvertement « oui » ou « non ». 2246 Thalbourgeois signèrent. Le total des signatures obtenues dans le reste de la Prusse fut suffisant pour assurer la tenue du referendum, fixé pour août 1931. En même temps que l’inquiétude économique, la tension politique s’accentue à l’approche du referendum. Les nerfs étaient tendus au point que le plus léger incident dégénérait en violence, jusqu’au soir du vote où les deux milices, le Reichsbanner et les SA se trouvèrent face à face. Des hommes des deux camps furent hospitalisés, fractures du crâne et blessures à la suite de coups de couteaux. Blessures superficielles et contusions ne se comptaient plus dans ce que l’on appellera par la suite la « bataille du referendum ». Le referendum fut un échec, la coalition continue à gouverner mais c’était un pas de plus sur la route qui devait mener les bourgeois inquiets à rejoindre le parti d’Hitler.

VI – Au plus fort de la crise ( automne & hiver 1931-32 )

La crise ne faisait que s’aggraver. Il y eut six faillites en 1931, deux fois plus qu’en 1930. A la fin de l’hiver, la ville comptait désormais sept cents chômeurs. Les nazis, avec leur sens de l’agitation politique, entreprirent d’exploiter l’aggravation de la situation économique.

Assez d’argent fut recueilli pour qu’à la mi-décembre la soupe populaire, mise en place depuis l’automne par les SA, fut en mesure de nourrir deux cents personnes par jour. Ils prétendaient donner à manger à tous sans distinctions d’appartenance politique ; mais un ouvrier affirme qu’on lui avait refusé l’accès de la soupe populaire parce qu’il était « de gauche ».

Dans l’ensemble, 1931 avait été pour eux, une année active et assez heureuse. Le NSDAP pouvait utiliser les délégués au Reichstag élus l’année précédente, sans parler du Président du Parlement de Prusse et du leader du groupe nazi au Parlement. Ils étaient désormais en mesure d’organiser des meetings avec plus de mille personnes chaque fois. 1931 enfin vit aussi le début des « soirées récréatives » nazies : il s’y déployait autant de pompe que de politique.

« Il y avait deux sortes de nazis à Thalburg » dit un ancien fonctionnaire, « les convenables et les voyous. En fin de compte, les voyous l’emportèrent sur les autres ». C’était là l’opinion de beaucoup de Thalbourgeois car certains de ceux qui votaient NSDAP nourrissaient des sentiments mitigés à l’égard du parti. Un autre aspect ambigu du nazisme aux yeux de la plupart des Thalbourgeois était son antisémitisme. Il n’existait pratiquement pas, dans la ville, de discrimination à l’égard des juifs qui s’étaient intégrés à la population. C’est pourquoi les dirigeants du NSDAP n’insistaient pas trop sur l’antisémitisme dans leur propagande, à l’exception des slogans inscrits à la craie par les SA qui recevaient un accueil assez favorable auprès des paysans et de certains artisans. Les Thalbourgeois furent attirés vers l’antisémitisme parce qu’ils l’avaient été par le nazisme, mais les choses ne se passèrent jamais dans l’autre sens. Beaucoup parmi ceux qui votaient nazi ne tenait simplement aucun compte de l’antisémitisme du Parti ou lui trouvait des raisons, tout comme ils ne tenaient pas compte d’autres aspects déplaisants du mouvement. La plupart de ceux qui s’inscrivent au parti nazi le firent parce qu’ils voulaient une réponse nette au problème économique. Les gens souhaitaient aussi une autorité ferme, énergique, bien définie. Ils étaient écoeurés des éternelles luttes politiques des partis parlementaires. D’autres s’inscrivaient au Parti parce qu’ils avaient l’impression que les nazis seraient victorieux et qu’ils espéraient en profiter.

Il n’en reste pas moins que peu de Thalbourgeois avait une idée nette de ce que les nazis feraient si jamais ils arrivaient au pouvoir. On savait simplement que la situation était des plus précaires, et que les nazis étaient des gens jeunes et énergiques qui avaient pris l’engagement de redresser cette situation.

1932 fut la dernière année de démocratie en Allemagne. Quand la politique devient affaire de dénigrement et de malveillance, les gens finissent par en être écoeurés. Ainsi naquit le désir de voir apparaître sur la scène un homme fort qui s’élèverait au-dessus des petites querelles partisanes. Les nazis devaient exploiter pleinement ce sentiment et, bien qu’ils eussent été pour beaucoup à l’origine et dans le développement de ces luttes partisanes, ils furent aussi les premiers à prononcer le mot « politique » avec autant d’ironie que de mépris.

VII – Crescendo politique ( printemps 1932 )

En 1932, le mandat de Hindenburg expira. A Thalburg, le premier signe de l’approche des élections fut la montée de la violence. Dans la dernière semaine de février 1932, trois affaires se réglèrent au couteau. La campagne électorale arrivait au moment où Thalburg comptait le plus de chômeurs depuis le début de la crise, plus de sept cents.

Les statistiques électorales indiquèrent pour la première fois les progrès réalisés par les nazis depuis les élections au Reichstag de septembre 1930. Ils avaient quasiment doublé le nombre de leurs partisans à Thalburg. Avec 3261 voix pour Hitler, les nazis avaient maintenant 51 % de la population de la ville derrière eux. Les partis du prétendu bloc Hindenburg ( SPD, Parti du Centre, Parti du Peuple et la plupart des petits partis ) avaient recueilli ensemble près de 4000 voix en 1930. Ils en perdirent cette fois-ci plus de 1100 au bénéfice d’Hitler. Aux élections du 13 mars, Hindenburg arrivait en tête mais sans avoir obtenu la majorité absolue nécessaire pour accéder à la présidence ( Hitler n’avait obtenu que 30 % sur le plan national ). Un second tour fut fixé au 10 avril.

Peu avant le premier tour s’était répandu le bruit d’un putsch nazi imminent. Police et armée sont en état d’alerte pour maintenir l’ordre et la paix. Le 13 mars 1932, le Reichsbanner de Thalburg était aussi en état d’alerte, dans la soirée, un nombre considérable de SA se rassemblèrent dans les bois au-dessus de la ville. On expédie des hommes du Reichsbanner pour les surveiller, la police arriva rapidement pour disperser les « chemises brunes ». Le même jour, la police arrêta un camion dans lequel se trouvaient cinq fusils, dix-huit casques, deux cents cartouches et des explosifs. Une atmosphère de guerre civile commençait à régner dans la ville. Reichsbanner et SA s’étaient livrés à des « activités de patrouille » et avaient maintenu sous pressions de véritables unités dans leurs quartiers généraux respectifs. Dans les deux camps, on s’était mis à porter des armes. La police fait appel à l’armée pour l’aider à vider les deux quartiers généraux. Des actes de violences ne cessèrent pratiquement jamais entre le 13 mars et le 10 avril.
Le 10 avril, les nazis de Thalburg gagnèrent encore 435 voix de plus qu’au premier tour. Hindenburg fut réélu à une majorité confortable mais les nazis avaient recueilli les voix de 37 % du peuple allemand. Il restait encore à élire un nouveau Parlement de Prusse. Le scrutin révéla peu de changements par rapport au second tour de l’élection présidentielle. Avec 3620 voix sur 6585, le NSDAP représentait 55 % de la population de Thalburg. 31 % pour les sociaux-démocrates, 14 % se répartissaient entre nationalistes, communistes et petits partis. Ainsi que l’indiquent ces chiffres, les gains nazis avaient été acquis au dépens des petits partis du centre et de la droite modérée. En 1928, ces partis représentaient près de la moitié des électeurs de Thalburg. Ils n’étaient désormais plus que 200.

La bourgeoisie allemande ne voulait certes pas d’une dictature absolue mais l’héritage idéologique que lui avaient laissé Bismarck et Guillaume II ne l’avait préparée ni à se rendre compte de ce que serait le nazisme, ni à trouver une autre solution viable. Le développement du nazisme doit autant à l’usure des valeurs démocratiques de deux générations qu’aux circonstances qui marquèrent les années précédant l’accession de Hitler au pouvoir.

VIII – L’écroulement ( été 1932 )

Deux groupes furent spécialement frappés par la crise : les artisans rattachés au bâtiment et les ouvriers. Ordinairement, le chômage connaissait une baisse dans les mois d’été, or le nombre de chômeurs resta toujours aussi élevé. De plus, le fossé se creusait entre les chômeurs touchant l’indemnité régulière et ceux qui ne percevaient plus que les « secours ». La situation désespérée des ouvriers n’était qu’un des aspects de l’affaire. L’autre aspect, c’était la pression inexorable, politique et économique, que les nazis commençaient à exercer sur les partisans du SPD, pression à laquelle les socialistes étaient incapables de résister. A Thalburg, Les nazis chassent le SPD de quelques-unes de ses positions accessoires, dans les Conseils scolaires, au moment même où les socialistes s’inquiétaient le plus de l’influence des professeurs nazis ( il était illégal, en Prusse, pour les professeurs d’appartenir au NSDAP ).

L’élément socialiste le plus solide de Thalburg était constitué par les ouvriers des chemins de fer. Les nazis décidèrent de s’en prendre à leurs syndicats – il y avait pas mal de nazis parmi les directeurs – des ouvriers titularisés avaient été contraints de signer une décharge reconnaissant qu’ils étaient désormais payés à l’heure et que la stabilité de leur emploi ne leur était plus assurée. De plus, les ouvriers risquaient d’être renvoyés s’il n’adhéraient pas au syndicat nazi. 850 sont licenciés dans la région. Le sentiment d’impuissance que les ouvriers de Thalburg acquirent à cette époque engendra d’abord une atmosphère de colère et de désespoir puis, à la longue, un sentiment de résignation qui devait singulièrement faciliter, par la suite, l’accès des nazis au pouvoir.

La dernière phase de l’attaque nazie eut lieu en juillet 1932, avec la campagne pour les élections au Reichstag. Les élections étaient prévues pour le 31 juillet. Les passions politiques avaient mis les nerfs de la ville à cran. Les divisions et les ressentiments avaient envahi tous les domaines de la vie. Les écoles étaient démembrées. Des familles se scindaient à cause du nazisme. Quand vint l’été, les garçons des Jeunesses hitlériennes avaient peur de rentrer seuls chez eux après les réunions ; mais porter un insigne antinazi ( comme les trois flèches du « Front de fer » ) n’était pas moins dangereux. Entre le 1er et le 20 juillet, il y eut 461 émeutes politiques en Prusse au cours desquelles 82 personnes furent tuées et plus de 400 gravement blessées. Le dimanche 31 juillet, 6730 Thalbourgeois se rendirent aux urnes. Les nazis recueillirent 4195 voix, ils représentaient maintenant 62 % des électeurs de Thalbourg. Toutes les voix nouvelles s’étaient portées sur eux et ils en avaient enlevé à tous les autres partis. Le SPD perdit 385 voix, il ne représentait plus qu’un quart de la population.

IX – Le dernier hiver ( automne & hiver 1931-32 )

En octobre 1932, Thalburg se trouva à la veille d’une nouvelle campagne électorale, la cinquième en huit mois, le Reichstag avait refusé la confiance au gouvernement de Von Papen. Pas de combinaison possible : 319 sièges sur 608 étaient occupés par des nazis ou des communistes. Ils ne pouvaient pas gouverner ensemble, mais ensemble, ils pouvaient interdire à n’importe qui d’accéder au pouvoir. L’élection montra la première baisse de popularité des nazis à Thalburg imputable à une certaine lassitude électorale. Le NSDAP perdit 267 voix. Sur le plan national, il passa de 230 à 196 sièges, les communistes montaient de 89 à 100 sièges. Cependant, les élections ne résolurent rien car nazis et communistes conservaient leur « majorité négative » et le gouvernement Von Papen restait en place.

Dans les deux derniers mois qui précédèrent l’accession de Hitler au pouvoir, les socialistes furent en proie à un singulier fatalisme. Depuis l’été, ils doutaient de leur aptitude à contrôler les événements. Ils n’y eut pas de réunions publiques, bien que le Reichsbanner continuât à « se préparer » dans le cas où les nazis s’empareraient du pouvoir. Les habitants de la ville étaient également convaincus que la victoire nazie était inévitable. Les communistes n’étaient pas du tout prêts à se battre mais la possibilité d’un développement du communisme à Thalburg continuait à être un excellent cheval de bataille pour la propagande nazie, tout en offrant à la bourgeoisie des raisons de s’inquiéter et aux socialistes une raison de plus de faire régner une atmosphère de siège. La crise ne créa pas seulement ce climat de peur si propice aux nazis ; elle envenima aussi la vie politique et accrût les rivalités politiques, empêchant du même coup la coopération qui aurait été nécessaire pour atténuer le marasme économique et la tension sociale.

Ce fut la haine du SPD qui jeta les Thalbourgeois dans les bras des nazis. Peu de conservateurs se rendaient compte que les nazis, après avoir abattu les sociaux-démocrates, se tourneraient contre leurs anciens alliés pour les écraser.

Thalburg était une ville nationaliste bien avant 1930 ; mais à mesure que la crise progressa, l’attachement au nationalisme et au militarisme ne firent que croître, le NSDAP de Thalburg s’identifia à une grande tradition. Il en fut de même quant à la manière dont les nazis exploitèrent les sentiments religieux et en particulier le fait qu’ils amenèrent des pasteurs luthériens de Thalburg à se ranger au nombre de leurs orateurs. L’association entre le parti nationaliste allemand et les nazis n’était pas à sens unique. Le DNVP et le NSDAP demeurèrent plus ou moins alliés à Thalburg durant toute la période préhitlérienne. Le gouvernement de Hitler sera une coalition.

Bien que le DNVP ne fût pas très important à Thalburg, il offrait deux avantages : l’argent et la respectabilité. Non seulement le DNVP était composé de gens « bien », mais encore il jouissait de la réputation d’avoir soutenu avec ferveur la monarchie à l’époque dorée de la grandeur allemande. Il semblait enfin intimement lié avec l’armée par l’intermédiaire du Stahlhelm ( association patriotique conservatrice ), dont le commandant n’était autre que Hindenburg lui même. Un autre facteur qui contribua au développement du nazisme à Thalburg fut la politisation. Les aspirations et les besoins nés de la crise, les antagonismes de classe et le nationalisme renaissant, tout cela semblait pouvoir être résolu par des solutions d’ordre politique. Des élections constantes, cela voulait dire des campagnes électorales constantes dont chacune ne faisait qu’aviver amertume et passions. Des élections locales de 1929 aux élections du Reichstag de novembre 1932, il y eut neuf grandes campagnes électorales. Le virus politique s’infiltrait presque dans tous les domaines de l’existence quotidienne. Pendant ces trois ans, il n’y eut que deux mois sans meeting nazi ( août et novembre 1932 ).

De 1930 à 1933, il n’y eut pas moins de trente-sept bagarres à Thalburg. Ni les statuts et règlements de la police, ni les édits et décrets d’urgence du gouvernement ne suffisaient à empêcher les combats de rues quasi quotidiens dans un pays où régnaient pourtant, de tradition, une loi sévère et un ordre strict. Qui plus est, les tribunaux se montrant indulgents, les têtes brûlés des deux camps s’en trouvaient encouragés.

Notons enfin que toutes ces manifestations donnaient une impression d’extrême vigueur. Elles attiraient les masses à des rassemblements géants où l’on pouvait se laisser submerger par le sentiment de participer à un mouvement dynamique, fermement résolu à agir dans le sens des aspirations des citoyens allemands. L’ennemi était défini en ces termes : il était le Juif, le socialiste, le sans-Dieu ou, si l’on préférait les généralités vagues, le « système », qui était coupable de tout, depuis l’effondrement de la banque de l’entreprise jusqu’au traité de Versailles. Le fond du problème était la division de la ville en deux groupes absolument opposés, dont chacun se proposait de détruire l’autre, l’un pour instituer une dictature, l’autre pour sauver la démocratie existante toute battue en brèche qu’elle était. Ainsi donc le terrain se trouvait préparé pour l’utilisation systématique de la violence et de la terreur par les nazis après l’accession de Hitler au pouvoir ; préparé aussi pour que la population de Thalburg acceptât la situation avec une relative indifférence.

INTRODUCTION A LA DICTATURE
( janvier 1933 à janvier 1935 )

X – Les dernières élections ( février & mars 1933 )

Le mois de janvier 1933 allait s’achever lorsque la nouvelle éclata dans la ville que Hitler avait été nommé chancelier d’Allemagne. Pour tous les Thalbourgeois, il était clair que les errements sans but de la politique nationale étaient terminés et qu’enfin, il se passait quelque chose. La nouvelle prit les nazis de Thalburg au dépourvu. Ils ne furent même pas en mesure d’improviser une manifestation au lendemain de leur victoire. Le dimanche suivant, devait se tenir à Thalburg un congrès de tous les groupes nazis locaux du comté. Ces plans prenaient maintenant une signification nouvelle. Une retraite aux flambeaux fut improvisée le samedi, le « défilé de la victoire » fut extrêmement impressionnant.

La répression allait de pair avec les festivités. Avec Goering au ministère de l’Intérieur de Prusse, il ne devait y avoir d’autres violences que celles officiellement autorisées, voire encouragées. Des ordres successifs interdirent aux communistes de distribuer des tracts, de solliciter des contributions ou de tenir des réunions, soit privées, soit publiques. Les sociaux démocrates furent également l’objet de mesures de coercition. Les nazis entreprirent une campagne de calomnie contre le SPD. Dans le même temps, l’organe du SPD, le Volksblatt, était « provisoirement » interdit. Plus de réunions publiques ni de distributions de tracts. La social-démocratie avait été réduite au silence. L’incendie du bâtiment du Reichstag la nuit du 27 février fournit aux nazis un nouveau prétexte pour continuer à saper la gauche en l’accusant d’être responsable. Le décret d’urgence qui suivit suspendit toutes les libertés civiques en Allemagne et donna ainsi virtuellement le pouvoir absolu à la police. Pratiquement, le renforcement de la terreur date de ce moment-là. Le 1er mars, trente hommes des SS et des SA furent nommés policiers auxiliaires. Les nazis ne se contentaient pas de contrôler la police, ils en faisaient désormais partie.

L’un des premiers actes du gouvernement de Hitler avait été de prévoir de nouvelles élections au Reichstag. Les nazis étaient dans une position qui leur permit de soumettre Thalburg au cours de la semaine précédant les élections libres au Reichstag, à la plus intense propagande électorale que la ville eût jamais connue. Du 1er au 4 mars ( veille des élections ) des hauts parleurs furent installés sur la place du Marché, dans la Grand-Rue, devant l’église et devant l’Hôtel de Ville et, tous les soirs, la voix d’Adolf Hitler retentissait à travers la ville. Le dimanche des élections fut étonnamment calme. Les drapeaux impériaux et la croix gammée flottaient à de nombreuses fenêtres. La participation électorale fut la plus importante que Thalburg eût jamais enregistrée, avec 6802 voix. Les nazis gagnèrent 73 voix, ils recueillirent 63 % des voix, les nationalistes en recueillaient 105 de plus avec 6 % des voix. Le SPD conservait 22 % tandis que le KPD arrivait en quatrième position avec 3,5 %. Les nazis s’assurait un soutien suffisant pour réaliser leur plan sans soulever de protestations de la part de la population. Il fallait encore mener une dernière campagne en vue des élections locales fixées au 12 mars, une semaine après les élections au Reichstag. Il n’y avait guère de raison de s’attendre à ce que les opinions des électeurs aient beaucoup changé en une semaine.

A l’issue de ces deux élections, on peut dire que, de toute évidence, la popularité des Nazis n’avait pas augmenté tandis que le SPD avait gardé de solides partisans. On devait maintenant attendre quinze ans avant de voir nouvelles élections libres à Thalburg.

XI – Exploitation du succès électoral ( printemps & été 1933 )

Le premier objectif des nazis de Thalburg, quand les élections locales furent terminées, fut de transformer les mécanismes d’un pouvoir démocratique en instrument d’une dictature. Il leur fallait épurer le Conseil Municipal pour en avoir le contrôle absolu. Les nazis avaient quinze sièges, les sociaux démocrates cinq sur les vingt-cinq que comptait le Conseil Municipal de Thalburg. Cette majorité de trois contre un ne suffisait cependant pas au nazis car, du fait qu’il occupait ne fût-ce que cinq sièges, le SPD pouvait demander légalement qu’un conseiller municipal social-démocrate au moins fit partie de toutes les commissions permanentes. Les nazis réglèrent le problème : ils parvinrent à persuader un des représentants SPD de se déclarer « neutre », un fut arrêté et mis en prison, un autre démissionna. Ainsi, la délégation SPD se trouva-t-elle réduit à deux membres. Dans l’intervalle, le SPD avait été dissous, les conseillers qui restaient durent démissionner. Le SPD n’avait d’autre solution que de plier devant la majorité. On eut l’idée immédiate de ce que cela voulait dire car la première motion proposée était que tous les contrats du comté soient retirés au Juifs et que ceux-ci soient chassés de la maison de retraite du comté et privés de tous les avantages que le comté avait pu leur offrir.

En fin de compte, en juillet, on demanda à tous les délégués non nazis de donner leur démission. Ce fut le tour des employés municipaux, en tout quarante cinq personnes renvoyées. Aucun effort ne fut fait pour cacher à la population le déroulement de cette « opération de nettoyage ». La purge s’étendait à tout le Reich, en application de la « loi de réorganisation des services publics » proclamée le 7 avril par le chancelier Hitler, quinze jours après avoir obtenu les pleins pouvoirs du Reichstag par le fameux « acte d’habilitation ». Il y eut une seconde vague, fin avril, qui frappa quinze travailleurs du Bureau de la construction, sept de la brasserie et quatre de l’usine à gaz ; sept commis de magasins furent renvoyés également. Erhardt Knorpel, du Thalburger : « … Avant 1933, les nazis étaient des gens de rien, sans ressources. Après, il eurent tous les emplois. Le parti étaient plein de pauvres, de voleurs et de ratés…des gens sans aucune moralité. »

Tous les dissidents réels ou en puissance, tous ceux qui n’approuvaient pas les objectifs et les méthodes des nazis avaient été éliminés ou domptés. Tout Thalbourgeois un peu avisé qui observait l’administration de sa ville à la fin de juin 1933 était forcé de conclure qu’elle était entièrement entre les mains des nazis.

XII – Le régime de la terreur ( mars à juillet 1933 )

« La cruauté impressionne. La cruauté et la force brutale. L’homme de la rue n’est impressionné que par la force et la brutalité. La terreur est la méthode la plus efficace en politique. » Adolf Hitler

On peut dire qu’en juillet 1933 n’importe quel Thalbourgeois sensé savait qu’il ne vivait plus sous un régime de liberté personnelle et que, s’il commettait ne fût-ce qu’une imprudence, tout l’arsenal d’un Etat policier pourrait être utilisé contre lui. L’une des premières choses que firent les nazis fut de fournir une justification pour leur mesure de répression. Ils avaient prétexté que les communistes et les socialistes projetait de renverser le gouvernement. L’incendie du Reichstag leur avait fourni un précieux argument. Il fallait aussi quelque chose de plus local : les nazis trouvaient des armes de toutes sortes à l’intérieur et autour de Thalburg et rapportaient leurs découvertes dans les journaux locaux. Peu importe que ces découvertes fussent authentiques, les journaux racontaient tout ce que leur disait la police et ce que croyaient les gens était plus important que ce qui était vrai. Ainsi, pendant une période de six semaines, on donna aux Thalbourgeois l’impression que leur ville était un véritable arsenal. Au cours des six premiers mois qui suivirent la nomination de Hitler comme chancelier, la presse locale de Thalburg annonça quatorze perquisitions à des domiciles particuliers.

Vers la mi-juillet, on annonça : « neuf prisonniers…ont été emmenés ce matin par la police de Thalburg à Moringen ; sept ont été internés aux camp de concentration et deux à l’hospice. » A partir de ce jour, les Thalbourgeois surent qu’il y avait un camp de concentration près de chez eux. Dès mars, les Thalbourgeois apprirent l’existence d’un autre camp de concentration, celui de Dachau, qui pouvait contenir cinq mille prisonniers politiques. Il apparaît donc clairement que, dès le milieu de l’été 1933, les gens de Thalburg savaient qu’oser critiquer le nouveau régime, c’était s’exposer à des poursuites. Ainsi, la Gestapo devint extraordinairement efficace par les bruits qu’elle faisait courir et les craintes qu’elle inspirait. Dans cette atmosphère de terreur, même les gens qui sympathisaient entre eux avaient l’impression qu’ils devaient se trahir mutuellement pour survivre. C’est ainsi qu’il y eut le cas cas d’un certain Dr X. qui, au cours d’une soirée, chercha à amuser les gens en imitant la façon de parler de Hitler. Le lendemain, la maîtresse de maison le dénonça au quartier général nazi. Les Thalbourgeois se dirent qu’il valait mieux ne pas « sortir » du tout. « La vie de société se trouva très réduite… on ne pouvait plus se fier à personne. »

Le Reichsbanner vit tous ses hommes mis hors d’état d’agir, ses chefs emprisonnés, rossés, chassés de leur travail sans offrir la moindre résistance. Le Reichsbanner de Thalburg était prêt à se battre en 1933. Il suffisait d’un ordre de Berlin. Si cet ordre avait été donné, il aurait mis en exécution le plan éprouvé sur lequel il avait travaillé si longtemps. Il ne voulut pas agir seul, les actions isolées échoueraient. Ils attendirent donc, priant que l’ordre leur parvienne mais il ne vint jamais. Le Reichsbanner fut dissous par les nazis cette même année.

Thalburg votait pour le NSDAP à une majorité de 63 %. Si le SPD n’avait pas su faire triompher la démocratie quand il disposait à son gré de la liberté de parole, de sa presse et de sa propre organisation, que pouvait-il faire sans tout cela ? Ainsi donc, il ne restait plus que la fuite, la conviction intérieure, l’ironie « rentrée » ou de petits succès. Le 2 mai, les syndicats furent dissous, Le 11, la police acheva la dissolution du SPD en saisissant tous les bien du parti. Ainsi prirent fin à Thalburg toutes les manifestations officielles d’activité de la part des partis dont l’idéologie était opposée à celle de la dictature hitlérienne.

XIII – Stimuler l’enthousiasme ( mars à juillet 1933 )

Il y avait tant de choses à faire que la phase initiale de cette révolution ( l’établissement de la dictature ) prit au moins la moitié d’une année. Il fallait donc un moyen de maintenir l’enthousiasme pendant une assez longue période. Finalement, en ayant l’air d’englober tout le monde, l’enthousiasme organisé isolait quiconque aurait pu manifester de l’opposition à l’idée de l’avènement d’un Etat totalitaire. L’enthousiasme était donc un soutien essentiel de la dictature.

Une condition préalable essentielle pour une propagande efficace était le contrôle de la presse. Les nazis voulaient que la presse locale existante fût un outil docile entre leurs mains, ce qui les amena à avoir leur propre journal, dirigé par eux. Les débuts du premier journal nazi remontaient à 1931 lorsque fut publié le bulletin hebdomadaire Hört ! Hört ! ( Ecoutez, écoutez ! ). En automne 1932, le bulletin commença à paraître comme supplément hebdomadaire d’un journal nazi plus important, changea de nom le 6 avril 1933 et devint un quotidien, le Thalburger Beobachter. Les nazis en firent le journal officiel de la ville, le seul habilité auprès des services de police. Il devint le seul organe officiel du comté. On demandait à tous les membres du parti de s’y abonner, on cessa dans le même temps d’acheter le journal habituel, le Thalburger, menacé alors de disparaître.

La propagande dans la presse, si utile qu’elle pût être, ne fut jamais la méthode préférée des nazis pour stimuler leurs partisans. Pour s’assurer vraiment l’appui des masses, il fallait l’amener à une participation plus active. La première vague de manifestations de masse fut liée aux festivités qui suivirent la victoire électorale du 12 mars, grand défilé le 13 pour hisser les deux nouveaux drapeaux et brûler l’ancien, concert, le 19, au moins mille personnes participent à la cérémonie qui a lieu dans la salle du Marché aux bestiaux, dont le ton est « conservateur, solennel et religieux », le 21, cérémonie nationale organisée par Hitler et Hindenburg. Il y eut ensuite l’anniversaire de Hitler, la « journée nationale du travail » et la célébration du dixième anniversaire de la mort de Albert Leo Schlageter, assassiné par les Français pendant l’occupation de la Ruhr ( Otto Made : « Son seul nom doit faire croître votre haine contre Versailles et les Français…Soyez la jeunesse allemande qui sait haïr les étrangers »). C’était aussi l’époque des autodafés, « aucun livre ou journal allemand ne sera écrit par des éléments de race étrangère ».

Les manifestations de masse de fidélité et d’enthousiasme étaient l’essence même de la campagne de propagande destinée à convaincre les Thalbourgeois qu’ils entraient dans une ère nouvelle. En plus des réunions auxquelles participait presque toute la population, il y avait le flot constant des articles dans les journaux, des discours à la radio et de la propagande dans la presse périodique et dans les livres. Cette convergence d’activités aboutit à créer dans la masse un certain esprit révolutionnaire et à justifier les mesures que prirent les nazis pour s’assurer le contrôle du peuple.

XIV – Atomisation de la société ( mars à juillet 1933 )

Tout au début de l’ère nazie un événement se produisit à Thalburg qui mêle propagande et terreur, ce fut le boycottage des Juifs du 1er au 4 avril 1933. Il s’agissait là non seulement du début de ce processus inéluctable qui devait conduire aux chambres à gaz des camps d’extermination SS, mais d’un exemple en miniature du sort que les nazis avaient l’intention de réserver à toute la population allemande. Le boycottage des Juifs allait les « atomiser » socialement, les couper du reste de la société allemande. Les Thalbourgeois ne s’en rendaient pas compte, et surtout pas les Juifs qui ne voyaient dans cette tendance du Parti qu’un moyen de propagande ou que la manifestation d’une certaine pauvreté intellectuelle, et non la première expression d’un programme concret. Les gens avaient de plus en plus peur et traiter avec les Juifs devenait dangereux. On vit fleurir à la devanture des magasins l’indication « commerce allemand ». Une fois le principe accepté, il n’y avait qu’un pas à faire pour arriver à la pancarte « Juifs non admis » . Les Juifs de Thalburg furent tout simplement exclus de la communauté. A l’été 1933, les Thalbourgeois se trouvèrent, individuellement aussi coupés de tous rapports réels les uns avec les autres que les Juifs du reste de la population, chaque individu étant relié non pas aux autres mais à l’Etat et au chef nazi qui était devenu l’incarnation de l’Etat.

On s’efforça d’amalgamer toutes les associations poursuivant le même but, mais dont les membres étaient groupés par classes, puisque les nouveaux critères allaient être le « civisme allemand » et le nazisme bon teint, et non plus les vieilles traditions et les distinctions de classe. Toutes les associations furent bientôt sous contrôle nazi puisqu ‘elles étaient obligées d’avoir une majorité de membres du Parti dans leurs comités exécutifs. Ce gigantesque processus portait un nom : Gleichschaltung, la « coordination ».

Le NSDAP désirait également avoir une voix dominante dans les questions religieuses, contrairement à la position socialiste (« la religion est une affaire privée »), les nazis proclamaient :« La religion est l’affaire du Peuple ! ».

Dans les écoles de Thalburg, les professeurs furent incités à adhérer à une Association des professeurs nazis. Pour plus de sécurité, toutes les autres associations furent « coordonnées » en avril 1933. Au yeux du Parti, ce qui importait plus encore, c’était le contrôle sur les enfants. Pour cela il disposait d’un outil remarquable , les Jeunesses hitlériennes, d’autant plus remarquable qu’elles régentaient déjà l’administration des écoles, elles avaient même autorité sur les questions académiques. A la fin des six premiers mois du Troisième Reich, on pouvait se demander qui dirigeait, les professeurs ou les Jeunesses hitlériennes. A la fin de l’été 1933, il n’y avait plus un seul mouvement de jeunes hormis celui-ci.

Ainsi, les nazis avaient-ils réussi à démanteler ou à contrôler la plupart des clubs, groupements et associations de Thalburg, les gens cessèrent purement et simplement de se réunir. A quoi servait-il de se réunir s’il fallait faire attention à tout ce qu’on disait ? C’est ainsi que, dans une certaine mesure, l’individu fut « atomisé », lui aussi.

Aucune des mesures prises par les nazis au cours des six premiers mois ne devait avoir d’effets plus importants que la Gleichschaltung. Elle anéantit les structures de classes et permit de mouler les Thalbourgeois dans ce genre de masse non organisée que les dictateurs aiment tant…

XV – L’aspect « positif » ( mars à juillet 1933 )

Pour résoudre le chômage, les nazis mettent à exécution un plan fracassant de travaux publics, préparée en partie par le SPD au conseil municipal, longtemps avant l’arrivée de Hitler au pouvoir. Les crédits devinrent disponibles juste à ce moment. Les chômeurs furent enrôlés de force. On occupa tous ceux qui étaient sans travail, sans considération de leur métier d’origine, à ce qui était, après tout, de gros travaux manuels. Mais les nazis ne leur offraient le choix qu’entre les travaux publics et la suppression de tout secours.

Le NSDAP mit en place le Service du travail. Son objectif n’était pas d’ordre purement économique. Il enrôlait de jeunes gens pour les unir par un sentiment d’appartenance à la communauté du Peuple allemand et réveiller en eux un esprit militaire. Il aidait aussi au fonctionnement général de la propagande. Bref, le NSDAP de Thalburg fit ce qu’il avait promis de faire : il exorcisa le spectre de la crise économique.

XVI – Réaction et résistance ( mars à juillet 1933 )

Seuls quelques membres du NSDAP lui-même et certains sociaux-démocrates de la ville avaient prévu ce qui devait se passer par la suite : comment les Thalbourgeois réagirent-ils devant la naissance puis le développement progressif de la dictature nazie ?

En janvier 1933, il y a avait moins de cent membres payant leur cotisations à Thalburg. En mars, le groupe local nazi en comptait quatre cents. A la mi-mars, les adhésions se mirent à affluer. Il y en eut tant que les vieux nazis quand ils parlaient des nouveaux venus, les qualifiaient de Maerzgefallene, les « accidentés de mars ». Au 1er mai, près de 1200 Thalbourgeois avait rejoint le parti nazi. Nombreux furent ceux qui crurent assurer leur sécurité en adhérant au NSDAP, ou qui voulaient être sûrs de garder leur emploi, d’autres s’inscrivaient pour avoir de l’avancement. Beaucoup d’hommes furent contraints d’adhérer au Parti à cause de la pression qu’ils subissaient chez eux. « Ils y avaient des femmes qui n’arrêtaient pas de dire : « Songe à ta famille ! ». D’autres encore s’inscrivirent par simple désir de suivre le courant, d’autres, enfin, devinrent membres du NSDAP parce qu’ils croyaient que ce dont le nazisme avait besoin, c’était un levain de gens « bien » et qu’en travaillant de l’intérieur, ils pourraient aiguiller la révolution sur des voies modérées. Mais une fois qu’ils avaient adhéré au NSDAP, tous ces gens étaient pris au piège. Ils étaient désormais soumis à la discipline du Parti et contraints de contribuer à ses projets.

L’impression générale semblait être que c’en était fini des divisions intérieures et qu’on allait voir l’avènement d’une autorité réelle. Comme le dit un artisan : « Je ne suis pas d’accord avec tout ce qu’ils font mais je suis content de les voir essayer des choses. Le principal est que les gens aient de nouveau du travail et qu’ils apprennent de nouveau à donner un but et un sens à leur vie. »

Une certaine fascination émanait du concept communautaire de « Peuple allemand » qui, en dépit de sa signification assez vague et quasi mystique, annonçait la fin des divisions et des luttes de classes. C’était surtout la bourgeoisie qui était séduite par l’idée que les classes allaient disparaître et qu’il n’y aurait plus que les allemands. Les tentatives des socialistes pour atteindre à l’égalité sociale étaient considérées comme devant aboutir à un nivellement de parvenus. Les Thalbourgeois furent vertueusement animés de l’espoir de créer une communauté « populaire » sans réellement sacrifier leur propre rang social.

Il y avait évidemment beaucoup d’aspects de la révolution qui ne plaisaient pas tellement aux Thalbourgeois. Certains, les conservateurs surtout, rejetaient les nazis dont ils méprisaient les origines sociales, souvent assez modestes. « Comment un simple caporal peut-il diriger le Reich ? ». D’autres étaient troublés par les arrestations, l’écrasement de l’opposition, la destruction de la vie sociale et surtout la violence du nouvel antisémitisme. Mais il était facile d’avoir réponse à tout… Le SPD était écrasé et les syndicats dissous de force ? C’étaient des parvenus et des agitateurs qui méritaient ce qui leur arrivait. Les arrestations, les perquisitions ? Regardez toutes les armes qu’on a trouvées! Les marxistes tramaient de toute évidence des actes de violence, n’était-ce pas une tradition chez eux ? L’opposition était étouffée et le NSDAP devenait le seul parti légal ? Tous les ennuis de l’Allemagne venaient des absurdes conflits politiques et de l’émiettement des partis. Quiconque voulait être représenté n’avait qu ‘à adhérer au NSDAP. Les clubs étaient « coordonnés » ? Cela faisait progresser l’union nationale et le redressement économique. Les Juifs étaient boycottés et déchus de la société ? C’était un excès malheureux mais provisoire, comme il s’en produit dans toutes les révolutions. Et ils étaient si peu nombreux…

Après tout, en six mois seulement, la ville avait été unifiée, les problèmes économiques sérieusement pris en main, le parti nazi faisait preuve d’autorité, de fermeté ; il était solide, enthousiaste, désintéressé et énergique…

Mais, en réalité, le groupe de nazi de Thalburg était pourri de l’intérieur. Deux groupes nazis séparés se développaient à Thalburg dont la « conspiration des idéalistes » qui refusait la violence, la corruption et les méthodes dictatoriales dont ils croyaient naïvement qu’elles étaient contraires aux vrais principes du national-socialisme. Toutes les querelles internes furent balayées à l’annonce de la nomination d’Hitler au poste de chancelier. L’opposition idéaliste commença à s’agiter de nouveau mais le chef local, qu’elle soupçonnait de malversations, était très apprécié de ses supérieurs et ne fut pas inquiété. A Thalburg, on cachait tout cela au public qui percevait quelques rumeurs mais très vaguement ; le combat se déroulait derrière des portes fermées, à l’intérieur d’un cercle relativement restreint. Ainsi, les Thalbourgeois pouvaient continuer à croire que le NSDAP était monolithique et enthousiaste. La ville était devenue l’un des instruments dociles du nouvel Etat totalitaire. La principale tâche de la révolution nazie était accomplie.

XVII – De l’enthousiasme au rite ( été 1933 à hiver 1935 )

En octobre 1933, Hitler fit quitter la Société des Nations au Reich allemand. Devant la réaction de l’étranger à cette mesure, il éprouva la nécessité de démontrer qu ‘il avait l’appui du pays tout entier : la démonstration devait prendre la forme d’un plébiscite auquel seraient couplées les élections pour un nouveau Reichstag entièrement nazi. La campagne proprement dite fut un excellent exemple des méthodes nazies. Réunions de masses avec un contrôle strict de la présence de chacun, défilés, allocution à la radio que tout le monde devait écouter. Résultat : 97,2 % de « oui ».
Pendant près de deux semaines avant le jour du vote, toute la ville fut contrainte de participer à des rites dépourvus de tout contenu. On imposait aux Thalbourgeois la toute-puissance et la détermination du Parti mais le NSDAP ne tarda pas à épuiser le capital d’enthousiasme sincère dont il avait bénéficié au début. Le Thalbourgeois moyen, se plaignant, entre autres, de cette succession ininterrompue de meetings, ne pouvait s’empêcher de considérer tout ça avec un scepticisme croissant. Après cette campagne, le NSDAP de Thalburg découvrit qu’il ne pourrait obtenir une action unifiée qu’au prix de nouvelles menaces.

Il est possible qu’une conséquence de la dégradation des relations humaines fut un accroissement de la criminalité. Les statistiques de la police pour les années 1933 à 1935 montrent que crimes et délits de toutes sortes avaient tendance à se développer. A Thalburg, de 318 à 497 enquêtes menées par la Kriminal-Polizei, de 60 à 166 délits mineurs, de 3 à 12 vols qualifiés, de 5 à 12 détournements de fonds etc. Ils convient de situer les phénomènes qui se sont produits à Thalburg dans les années d’après 1933 dans un contexte général, caractérisé par le manque absolu de confiance et par la destruction ou la perversion d’organisations sociales ayant servi jusque-là à développer des liens affectifs. L’individu ne pouvait offrir, comme mode de réaction, que le repli ou parfois l’agression. Ces deux formes servaient la dictature : le repli effaçait toute perspective de menace pour le nouveau système ; quant à l’agression, on pouvait la canaliser contre les ennemis intérieurs ou extérieurs du régime.

Au lieu de créer la communauté idéale du volk, d’un « peuple » allemand fraternel, le troisième Reich instaura une ère de tromperie, de méfiance et de décadence spirituelle.

XVIII – La grande justification ( été 1933 à hiver 1935 )

En 1935, la construction était en plein développement ; il n’y avait plus de chômeurs. En outre, la ville avait meilleur aspect avec un nouvel ensemble de jardins publics, les maisons de la vieille ville remises en état, les rues plus propres. Tout cela devait être mis au crédit des nazis, la renaissance de l’économie était le plus grand argument de propagande du NSDAP à Thalburg. C’était aussi la principale justification de la dictature.

En soulageant la détresse, les nazis mirent en avant deux concepts qui, tous deux, se révélèrent populaires. Le premier était que chacun devait secourir les pauvres ; le second était que donner n’était pas un acte de charité mais une juste obligation envers des compatriotes victimes d’une situation dont ils n’étaient pas responsables. Cet effort d’amélioration sociale fut celui qui amena le NSDAP au plus près de la communauté promise du « peuple allemand ».

En bref, l’activité des nazis, dans le domaine économique, fit beaucoup pour racheter et justifier le Parti aux yeux des habitants de Thalburg. D’un côté, le nazisme avait jugulé la crise, de l’autre, il avait introduit un système fondé sur la terreur et l’autoritarisme.

En 1935, la plupart des Thalbourgeois se remirent à douter du nazisme. Il est extrêmement difficile de dire ce qu’auraient pu être alors les résultats d’une élection libre. Il est probable que, dans l’esprit du plus grand nombre, le mal pesait plus lourd que le bien. Si on leur en avait donné la possibilité, ils auraient sans doute voté pour mettre un terme au régime nazi ou pour le modifier. Mais bien avant 1935, les dés étaient jetés.

XIX – Conclusions

“Il est bien rare de voir se reproduire les circonstances ayant entouré un événement ; et s’il arrive qu’elles se reproduisent, ce n’est jamais dans les conditions exactement semblables.”
Friedrich Engels

Hitler, Goebbels et les autres grands chefs nazis apportèrent les décisions politiques, l’idéologie, la propagande nationale et plus tard l’action gouvernementale qui rendit la révolution possible. Mais ce fut dans des centaines de localités comme Thalburg que le mouvement nazi se traduisit dans les faits ; et ce fut à partir de centaines de révolutions locales à travers toute l’Allemagne que le Troisième Reich put prendre son essor. La victoire du nazisme peut s’expliquer dans une large mesure par le désir de la bourgeoisie de Thalburg de supprimer la classe prolétarienne et notamment ses représentants politiques, le parti social-démocrate. L’antipathie de la classe moyenne n’était pas dirigée vers des membres individuels du SPD, mais seulement vers l’organisation elle-même ; non pas vers la classe ouvrière en tant que telle, mais seulement vers ses aspirations politiques et sociales ; non pas finalement vers la réalité du SPD, mais seulement vers un mythe qu’ils entretenaient autour de ce parti. La bourgeoisie ne voyait pas que l’instrument qu’elle choisissait se retournerait un jour contre elle. Il semble néanmoins que la nature du SPD était pour quelque chose dans l’attitude des bourgeois. Les socialistes de Thalburg conservaient des slogans et des méthodes qui ne correspondaient guère à la réalité. Ils maintenaient la façade d’un parti révolutionnaire alors qu’ils étaient bien incapables de diriger une révolution. Ils ne tentèrent jamais sérieusement de s’entendre avec la classe moyenne et offensèrent souvent la sensibilité bourgeoise par leurs idées à courte vue et leur agressivité sans fondement.

Il serait pourtant tout à fait inexact de faire porter aux socialistes de Thalburg toute la responsabilité de l’affaire. En face de l’existence du SPD, la bourgeoisie eut des réactions presque paranoïaques. Ses membres s’obstinaient à considérer le SPD comme un parti marxiste à une époque où ce n’était plus le cas. Le but du SPD de Thalburg était pourtant de conserver à la ville ce style que la bourgeoisie elle-même souhaitait.

Quant à l’effet de crise sur les classes prolétariennes, il fut très sensible. Il est indubitable que le désespoir croissant des sans-travail, crée par des périodes de plus en plus longues de chômage, affaiblit le sens démocratique de beaucoup de citoyens. Peut-être cela suffit-il à saper la volonté de combattre du SPD. Il était dur pour les socialistes de mettre tous leurs efforts à combattre le nazisme quand cela revenait à défendre un système qui avait engendré leur propre misère économique. Si le SPD avait sérieusement entrepris de favoriser l’avènement d’un système démocratique en réaction contre la crise, il est probable qu’il aurait trouvé de nouvelles sources d’énergie parmi ses membres et qu’il aurait recueilli les voix de nombreux Thalbourgeois dont les voix se portèrent sur le NSDAP parce qu’il promettait de mettre un terme au marasme économique.

Presque tous les Thalbourgeois finirent par « comprendre » le Troisième Reich. La plupart apprirent ce que signifiait une dictature lorsqu’ils sentirent, sous le poids de la méfiance, l’impossibilité de toute communication sociale ; tous s’en rendirent compte quand la politique hitlérienne leur amena la guerre. Malgré le super-patriotisme des années pré-nazies, on n’entendit aucune acclamation dans les rues quand le bataillon de Thalburg quitta la ville en 1939. La guerre apportait la faim – surtout après 1945 – et les fils de nombreux Thalbourgeois apprirent à modérer leur amour du militarisme dans les steppes glacées de Russie.
Le problème du nazisme fut essentiellement un problème de perception. A cet égard, on peut se demander si l’histoire de Thalburg se renouvellera… D’autres hommes, dans d’autres villes, rencontreront-ils des difficultés du même ordre et dans des circonstances semblables ? Le remède ne sera pas facile à trouver.

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